Le blog Droit administratif

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20 02 2007

Multiplication des Blogs juridiques. Vers un déclin de la doctrine ?

La semaine passée, la tribune du Recueil Dalloz faisait l’objet d’une critique relative de la blogosphère juridique (F. ROME, « Propos iconoclastes sur la bloghorrée », D., 8 février 2007, p. 361). Constatant un accroissement exponentiel des blogs juridiques, l’auteur émet de lourdes réserves quant à la rigueur scientifique et au sérieux de certains écrits présents sur la toile. Dénonçant le concept du « fast droit » et sa (trop) grande réactivité devant l’actualité juridique (on remarquera la célérité avec laquelle François a mis en ligne son commentaire sous l’arrêt Gardedieu, le lendemain de la décision !), Monsieur Rome lui préfère l’édition juridique classique qui seule permet « la hiérarchie de l’information et le temps de la réflexion ».

Faut-il choisir entre blogs et revues juridiques ? Assurément non ! Les deux supports n’ont nullement le même objectif et encore moins le même public. Comme avaient pu le souligner les professeurs Houtcieff et Rolin (D. HOUTCIEFF, F. ROLIN, « Blogs juridiques contre Edition juridique traditionnelle. Concurrence ou complémentarité ? », D., 2006, p. 596), les informations consultables sur un blog disposent d’une durée de vie très aléatoire alors que dans cinquante ans, on pourra très certainement trouver dans une bibliothèque le numéro de l’AJDA de cette semaine. De plus, les blogs n’ont pas vocation à concurrencer l’édition juridique mais davantage à en être l’auxiliaire. Pour garder notre exemple, après le commentaire de François, nombreux de nos lecteurs attendent de pouvoir découvrir les commentaires de la « doctrine » dans les revues juridiques.

Voilà encore un point que soulève l’auteur de la tribune en question. Au-delà d’une éventuelle concurrence vis-à-vis de l’édition juridique traditionnelle, l’auteur semble dénoncer un nouveau déclin de la doctrine à travers la pratique des blogs. Compte tenu de la facilité technique de l’ouverture d’un blog, l’écriture juridique devient à la disposition de tous et non plus la chasse gardée des seuls professeurs d’Université : « l’oeuvre de doctrine n’est plus, de facto, réservée à la caste des professeurs et de leurs futurs successeurs, blanchis sous un même harnais ; tiennent aussi la plume des étudiants novices, des doctorants en herbe, des juristes sans titre universitaire ronflant et de parfaits anonymes, sans « droit » ni titre ».

Le doctorant en herbe que je suis ne peut que regretter cette prise de position. N’aurait-on le droit de donner son avis sur le droit, ou même seulement de rendre compte des évolutions du droit qu’une fois le concours de l’agrégation en poche ? Il existe certes de nombreux blogs « académiques », tenus par des professeurs de renom, mais le seul fait de venir régulièrement apporter des commentaires à nos modestes billets démontre qu’ils ne voient pas d’un mauvais œil, bien au contraire, la montée de blogs juridiques non tenus par des universitaires.

La critique peut sembler facile mais à l’heure actuelle, plutôt que tenter d’endiguer le flot de sources d’informations potentiellement contradictoires ou de mauvaise qualité, mieux vaut sélectionner cette information. Le lecteur d’un blog juridique me semble capable de discerner et de hiérarchiser ses sources. Un blog tenu par un grand universitaire disposera à l’évidence d’une plus grande autorité qu’un modeste blog mis à jour par trois étudiants, et cela est bien normal. Faut-il pour autant faire taire les étudiants au profit du professeur ? Discutable. Et si, par le plus grand des hasards, les étudiants avaient un jour des choses intéressantes à dire…

Enfin, on notera que le « déclin de la doctrine » est un thème récurrent, qui revient sans cesse à la mode (J.-J. BIENVENU, « Remarques sur quelques tendances de la doctrine contemporaine en droit administratif », Droits, n°1, 1985, p. 153 (qui dénonçait « La note d’arrêt, degré zéro de l’écriture juridique » ; G. VEDEL, « Jurisprudence et doctrine : deux discours », RA, 1997, n° spécial, p. 7 ; J.-D. BREDIN, « Remarques sur la doctrine », Mélanges Hébraud, Dalloz, 1981, p. 111). La doctrine n’aurait pas besoin des blogs pour être en crise, la démultiplication des revues et la banalisation de la note d’arrêt au détriment de l’article de fond y participent bien davantage.

En guise de remarque terminale, on pourra relever que si l’on admet que les blogs juridiques sont susceptibles d’entraîner un déclin de la doctrine, encore faut-il s’entendre sur la définition du terme « doctrine ». Qui en fait partie ? Les professeurs de droit ? Les juges ? Tous ceux qui écrivent sur le droit ? Seulement ceux qui bénéficient de l’autorité doctrinale ? Malgré d’excellentes synthèses sur le sujet (M. DEGUERGUE, Jurisprudence et doctrine dans l’élaboration du droit de la responsabilité administrative, thèse, LGDJ, BDP, t. 171, 1994 ; O. BEAUD « Doctrine », in Dictionnaire de la culture juridique, PUF, 2003, p. 384 ; P. JESTAZ, C. JAMIN, La doctrine, Dalloz, 2004), existe-il un véritable critère d’appartenance à la doctrine ? Pas plus que le droit administratif (J. RIVERO, « Existe-t-il un critère du droit administratif ? », RDP, 1953, p. 279), la doctrine juridique ne se résume à un critère unique, et il semble bien difficile de déterminer qui en fait partie. Les blogs pourraient-ils en devenir un nouveau support ? Cela semble bien parti.

V. égal. sur ce thème « Retour sur quelques paradoxes : le juge administratif et la doctrine du droit administratif »

Commentaires

Julien dit :

Comme disait, avec ironie, mon professeur de droit administratif (Francis Chauvin) : " ce qui est un apport doctrinal chez l’enseignant est une erreur chez l’étudiant".
Alors bonne continuation pour votre blog que j’ai plaisir à consulter. A défaut d’être l’enfant de sommités de la matière, il permet d’avoir rapidement connaissance de l’information . Après, que chacun se reporte utilement aux revues de référence s’il le désire.

cuique suum dit :

Sur la doctrine, puisque ce blog est tenu par des spécialistes de droit public, on peut ajouter "Doctrines et doctrine en droit public" (PU Toulouse, coll. Constitutions, droit et politique) contributions des agrégés de droit public de la promotion de 1992 (qui se réunissent périodiquement), contributions réunies par Geneviève Koubi.

Manuel dit :

Une discussion de couloirs n’a jamais l’autorité d’un cours magistral.
Mais bien des discussions de couloirs éclairent le cours magistral.
Et, pour autant que le professeur s’y joigne, une discussion de couloirs fait parfois évoluer le cours magistral.

Antoine dit :

Il est nénamoins dommage que les articles de ce blog ne puissent être imprimés et siéger près des numéros de l’AJDA dans 50 ans ^^.

Quelle place pour les blogs juridiques ?

Intéressant billet sur le blog Droit Admistratif par Alexandre Ciaudo sur les rapports entre les blogs, et les revues juridiques, aprés la parution d’un article intitulé « Propos iconoclastes sur la bloghorrée » le 8 février dernier dans une revue…

Le bonjour du juriste-documentaliste-veilleur-acheteur-gestionnaire 🙂

J’abonde largement dans votre sens.

Je diverge légèrement sur la concurrence, pas si éventuelle que ça à mon sens en ce qui concerne le marché des particuliers. Certes peu abordé par les éditeurs juridiques traditionnels.

Mon billet :
http://www.precisement.org/blog/...

kaptainkarott dit :

je vois pas la différence entre un blog tenu par des juristes de qualité et l’ajda. Le prix ? la disponibilité immédiate ?

La multiplication des blogs à objet juridique (BOJ)… a t-elle réellement une incidence sur la doctrine ? Je ne le crois pas, comme vous le précisez tout dépend de ce qu’on entend par doctrine. La preuve rien n’empêchera les administratives de se plonger avec avidité dans l’AJDA… Il est cependant certain que les BOJ sont une fenêtre intéressante pour nous doctorants même si hélas trois fois hélas nos efforts de blogueur ne sont pas comparables à une publication en bonne et due forme…

somni dit :

Les blogs juridiques n’ont en principe pas le même objet que les revues juridiques. Je ne comprends vraiment pas le procès qui leur est fait, d’autant plus qu’ils ne font nullement de l’ombre à ces revues. Bien au contraire même, ils pourraient inciter des profanes à s’y rapporter, afin d’avoir une information plus détaillée, plus recherchée sur les sujets qui les intéressent. Quant aux juristes qui s’adonnent à ce moyen de communication, ils continueront de toute façon à la lecture des revues sans lesquelles ils ne pourraient alimenter leur propre réflexion.

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